Une nouvelle fois, le charme de Carole Martinez a opéré. Emportée en une autre époque et un autre lieu, je suis revenue avec plaisir à Haute-Pierre, au château des Murmures qui se dresse là-haut, tout au bord de la falaise, surplombant les remous verdoyants de la Loue. J'ai connu ces lieux en lisant « La Terre qui penche », texte poétique et cruel, qui a pour cadre ce domaine et dont l'histoire se déroule au XIVe siècle. Mais avant « La Terre qui penche », 200 ans avant, Carole Martinez nous contait déjà l'histoire de Haute-Pierre et de la Loue dans « du domaine des Murmures ». 

Ce récit poétique aux allures de conte de fées relate l'univers violent du Moyen-Age à travers la prégnance de l'obscurantisme religieux et superstitieux, univers que l'on retrouvera dans La Terre qui penche. Dans ces deux romans, les filles ne valent rien et sont mariées au sortir de l'enfance sans leur consentement. Elles servent de monnaie d'échange, de liens entre les familles et les domaines et de matrice à enfanter pour la perdurance d'une race, des lignages. Ces filles souvent violées se taisent car n'étant plus vierges, elles ne sont plus bonnes qu'à mourir ou à prier à vie.
Un prologue et un excipit encadre le récit à la première personne de l'héroïne du Domaine des murmures, Esclarmonde, qui adresse son histoire au lecteur et raconte son choix d'être enfermée à vie et sa réclusion qui va rapidement faire d'elle une sainte pour les gens de son domaine ainsi que pour les milliers de pélerins qui la visiteront : "Je suis Esclarmonde, la sacrifiée, la colombe, la chair offerte à Dieu, sa part".
Ayant refusé de dire "oui" le jour de son mariage, Esclarmonde témoigne de ce temps où la liberté peut se trouver dans l'enfermement physique et l'immobilité, la prière et l'observation du monde à travers des barreaux. Dans sa réclusion, l'héroïne va découvrir la vie en donnant tout d'abord le jour à un enfant issu d'un viol (nous apprendrons au fil du roman l'identité du père qui finira par la contraindre à faire voeu de silence) puis à travers l'amour de Lothaire, celui des « géants » dont elle observe la beauté qui se mêle à celle d'une nature personnifiée qu'elle aperçoit de sa petite fenêtre, les odeurs, celles du rosier de Lothaire ou de la nourriture apportée à son enfant.

 Les croyances populaires, les superstitions sont aussi tenaces que la religion le plus souvent connue par des mythes, des miracles et l'autorité des hommes d'églises. Ce roman nous rappelle que la religion chrétienne est encore récente pour le peuple qui mêle les récits bibliques transmis de bouche à oreille aux anciennes croyances, celles des fantômes et des fées, celles liées au spectres et aux êtres maléfiques de la nuit, celles des loups-garous, des vampires, de la "grande faucheuse". Ainsi, on respecte aussi bien le Christ que le vent ou la pluie, à l'instar des divinités grecques ou latines :

 "La nuit venue, la terre n'appartenait plus ni à Dieu ni aux hommes. A la nuit, les cauchemars s'incarnaient et rôdaient autour des endormis. Des amulettes, des prières, de vieux rituels protégeaient les maisons d'une foule de créatures terribles qui s'emparaient alors des bois. On priait pour ne pas être dévoré par les loups-garous, attrapé par des mains invisibles et traîné en des grouttes souterraines, pour que les monstres, les lutins, les démons n'mportassent pas les nourrissons, pour que la mort ne vînt pas hurler sur notre toit. On craignait les puissances des ténèbres dont les légendes peuplaient le pays et il fallait bien du courage pour se hasarder seul, lanterne en main, parmi les abres après le crépuscule. Celui qui s'y risquait paraissait aussitôt suspect : quelle affinité entretenait-il avec les forces surnaturelles [...]" (p. 204, éd. Folio)