Quelque part, le long d'une frontière, un petit village d'Europe centrale sans doute où l'on parle un dialecte allemand. L'histoire se passe à la fin d'une guerre indéfinie qui nous fait forcément penser au conflit de la Seconde guerre mondiale. Rien n'est précisé, ce n'est pas l'important. L'essentiel réside dans l'histoire, intemporelle et universelle, d'une communauté qui tente de garder bien précieusement son secret. Dans ce village, nous retrouvons les représentations habituelles : le maire, le curé, l'aubergiste, l'instituteur, … Et puis il y a Brodeck, rescapé d'un camp, le lettré, celui qui a fait des études. Un jour arrive au village « de Anderer ». L'autre, l'étranger, est un personnage excentrique. Il est différent des habitants du village alors au début il amuse, puis il intrigue, ensuite il inquiète. Brodeck l'observe de loin lui aussi. Et puis l'événement a lieu. Brodeck est chargé par les représentants du village de rédiger un rapport sur l'« Ereigniës ».

Le thème de « l'Autre », celui qui est différent et qui fait peur, a toujours été source d'inspiration pour les écrivains. Philippe Claudel s'attache particulièrement à dénoncer dans ses ouvrages la cruauté et la bêtise des hommes lorsqu'ils sont pris dans l'engrenage de la peur, de la lâcheté et de l'intolérance face à ce qu'ils ne connaissent pas. Son personnage Brodeck, en quelque sorte un Anderer lui-même, cherche les faits et les causes d'un acte ignoble perpétré par ses congénères. Mais cette enquête va le mener bien plus loin qu'il ne le pensait. le maire, l'aubergiste et les autres… Que craignaient-ils que l'Anderer ne découvre ? 
Le récit alterne donc entre l'arrivée et la vie de l'Anderer au village, et le propre vécu de Brodeck dans le camp de concentration. A côté des traumatismes passés et de l'enquête menée auprès des habitants du village, Brodeck évoque aussi sa femme, perdue dans les méandres de son âme, un chantonnement perpétuel aux lèvres. Et puis sa fille, sa joie, sa petite Poupchette.

Dans une langue simple, poétique et brillante, « le rapport de Brodeck » dénonce la violence des hommes entre eux, la lâcheté et l'avilissement. Il brille également d'humanité e d'espoir avec un personnage qui, malgré les souffrances endurées et les sombres secrets dévoilés, espère toujours en la vie : « O petite Poupchette… certains te diront que tu es l'enfant du rien, que tu es l'enfant de la salissure, que tu es l'enfant engendrée de la haine et de l'horreur. Certains te diront que tu es l'enfant abominable conçue de l'abominable, que tu es l'enfant de la souillure, enfant souillée déjà bien avant de naître. Ne les écoute pas, je t'en supplie, ma petite, ne les écoute pas. Moi je te dis que tu es mon enfant, et que je t'aime. Je te dis que de l'horreur naît parfois la beauté, la pureté et la grâce. Je te dis que je suis ton père à jamais. Je te dis que les plus belles roses viennent parfois sur une terre de sanie. Je te dis que tu es l'aube, le lendemain, tous les lendemains et que seul compte cela qui fait de toi une promesse. Je te dis que tu es ma chance et mon pardon. Je te dis ma Poupchette, que tu es toute ma vie. »

Voici certainement mon ouvrage préféré de Philippe Claudel.

SR