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Hier, à la fin d'une chronique, je parlais des poules. Je vais donc continuer aujourd’hui sur ce registre animalier. Comme moi, mon chien respecte le confinement : il est obéissant ; il ne lui viendrait jamais à l’idée de se mettre la laisse tout seul. Mais je vois bien aussi que la situation lui pèse. Il me voit tout le temps à la maison et nous sortons bien moins qu’avant. Parfois, sa tête pousse le bureau et, lassé sans doute d’une énième sieste sur le tapis du salon, ses grands yeux noirs m’interrogent : « Bon, qu’est-ce que tu fais ? On sort ? » Et moi de lui répondre : « Attends encore un peu. » Cette phrase, je dois lui répéter dix fois dans la journée ; il doit penser que je manque de vocabulaire, alors qu’un chien peut retenir et comprendre jusqu’à cent mots, ce qui n’est déjà pas mal pour se débrouiller dans la vie.

 Bon, je repousse la porte du bureau et je me remets au travail. Seulement, ça ne dure pas longtemps ; les grands yeux noirs de mon chien se sont insinués en moi et ce sont eux, oui, eux seuls, qui à présent contemplent l’écran de mon ordinateur en me disant : « Tu n’en as pas assez de travailler ? D’écrire des phrases que je ne peux même pas lire ? Tu trouves cette vie agréable, sans sortir, sans humer le vent, sans aboyer aux autres chiens du quartier ? Moi, il me faut de l’air, un bon trottoir avec des papiers gras, de l’herbe aussi où je peux me rouler de plaisir. Pfft ! On voit bien que tu n’es pas un chien. Toujours devant ton écran. Ton écran où ne pousse jamais l’herbe. Mais réveille-toi, mon ami ! »

Pris de mauvaise conscience, je tente donc une sortie dans le salon. Le chien s’anime, s’étire, prend son doudou, puis va se planter devant la porte d’entrée. Je tente un compromis : le jardin. Mais j’ai oublié que, dans l’esprit du chien, le jardin n’est pas à considérer comme un espace extérieur, plutôt comme un prolongement de la maison, une pièce à ciel ouvert en quelque sorte. Une pièce où il imprime sa marque aussi, à en juger par le nombre de trous qu’il fait dès que j’ai le dos tourné : la pelouse, autrefois si plane, ressemble à présent à un champ de bataille. Mon chien creuse. Mon chien s’ennuie. Plus il s’ennuie, plus il creuse : c’est une loi universelle. Tous les chiens font comme ça. Et tous les maîtres rouspètent : « Hé, dis, tu crois que ça m’amuse de renflouer tes trous ? Si au moins tu y cachais quelque chose… » Mais le chien ne cache rien ; il creuse pour creuser. Il est sans malice. La terre retournée est son os quotidien ; sa façon de dire : « Sortez-moi d’ici, je n’en peux plus ! »

Là, je dois bien dire que ses pensées rencontrent les miennes, bien que je ne creuse pas de trous dans mon jardin. C’est ce qu’on appelle la complicité entre l’homme et l’animal, le sentiment d’empathie. Si le chien souffre, je souffre aussi. Et inversement. Des chercheurs ont même montré que cette relation modifie – en bien - certaines zones du cerveau chez l’homme et l’animal. L’animal nous rend plus empathiques et, en retour, il se montre tout aussi empathique à notre égard. On notera en passant que cette loi ne s’applique pas nécessairement entre tous les êtres humains : j’en connais qui dégagent si peu d’empathie que je préfère de loin m’adresser à mon chien.

Revenons au jardin. Il ne s’y passe pas grand-chose. Mon chien l’a bien compris : il attend sagement sur son derrière que je donne le « top » départ. Moi-même, englué dans mon travail pour ne pas penser au confinement, je crois que j’ai trop attendu. Il est temps que j’aille me dérouiller les jambes, mais raisonnablement, dans un rayon d’un kilomètre, et en conversant avec les autres chiens de l’autre côté du trottoir, des fois qu’ils seraient contagieux.

Nous voilà dehors, ouf ! Libérés. Qui est le chien de l’autre ? J’avoue qu’à ce moment, je me sens pousser un museau noir et humide. Le soleil, bien que l’air soit encore froid, éclabousse les rues. Je longe des jardins. Mon museau se dilate. J’aime particulièrement le parfum des fleurs blanches, à la fois sucré et aérien. Et, m’arrêtant devant une maison, j’observe le ballet des abeilles sur un massif. Dans la rue silencieuse, leur bourdonnement si fin devient une musique douce. @Pascal Hérault.