Ecrire, c’est se confiner. Pour réfléchir et mettre au clair ses idées, quand bien même elles trouveraient leur source dans les senteurs du jardin ou les embruns de l’océan, il arrive un moment où, pour un temps plus ou moins long, un temps choisi, un temps à soi, il faut fermer la porte à la vie qui va pour mieux la retrouver en soi. Le repli s’impose, si on ne veut pas se disperser. Et même ceux qui n’écrivent pas le savent aussi : il y a toujours un moment dans la journée où l’on éprouve le besoin impérieux de se retrouver avec soi-même. Tant que la solitude reste un choix, elle offre un espace de liberté inouïe : nous ne dépendons de personne et, en même temps, dans le silence, nous pouvons nous relier à ce qui nous entoure ou tout simplement nous abandonner à la rêverie.

Pascal, qui condamnait l’imagination comme « maîtresse d’erreur et de fausseté », poussé cependant par son mysticisme n’en appréciait pas moins la solitude. Rousseau, se croyant pour ainsi dire victime d’un complot contre sa personne et bouffi d’orgueil à l’égard de son œuvre, passa le plus clair de ses dernières années à « herboriser » loin de la ville et de ses hommes méchants. Nietzsche, qui souffrait de migraines et de troubles oculaires particulièrement douloureux, trouvait dans la montagne de Haute-Engadine de quoi rester serein et saluer la vie sous toutes ses formes.

Mais ce plaisir d’être seul – et particulièrement chez les artistes et les écrivains – ne fut pas toujours accordé à tout le monde. C’est en lisant Une chambre à soi de Virginia Woolf que j’ai découvert qu’au XIXème, si on était une jeune femme de la bonne société et célibataire, il était quasiment impossible de s’isoler pour écrire, ne fut-ce qu’une lettre. Être femme et avoir une chambre à soi n’est pas compatible. Si on sort, c’est toujours accompagné. Les rares moments de solitude se passent le soir, au moment du coucher. Ainsi, comme le rapporte Virginia Woolf, il est fort probable que Jane Austen ait écrit une bonne partie de son œuvre au salon, parmi les membres de sa famille, sous l’œil des uns et les bavardages des autres. Situation difficile, intenable, qui montre en même temps combien on tenait les femmes qui écrivaient en peu d’estime. A l’inverse, si on était un homme, il était tout à fait normal de s’enfermer dans son bureau pour écrire son « grand-œuvre ». En fait, comme le montre Virginia Woolf dans cet essai passionnant, s’il y a eu si peu de femmes écrivains dans les siècles passés, c’est qu’on leur aura souvent refusé le désir d’écrire ; ce refus s’imbriquant en même temps dans leur absence d’autonomie financière à l’égard de leurs maris. Dis autrement : la femme avait le droit de se confiner, mais sans rien faire ou si peu, et toujours en présence de sa famille.

On me dira : quel rapport entre ce sujet et le confinement que nous vivons tous les jours ? Tout le monde n’est pas écrivain, n’est-ce pas ? Oui, mais aujourd’hui - à moins de vivre dans une tribu sectaire – chacun d’entre nous a le droit d’avoir sa sphère privée et de profiter de moments de solitude, s’il le désire. Cela paraît terriblement banal de le dire, mais l’intimité est une « invention » relativement moderne, qui a part liée avec l’émergence de l’individualisme en Europe autour du XVIème siècle, c’est-à-dire à un moment de l’Histoire où la lecture et l’esprit critique se développent considérablement.

Or, la difficulté du confinement, particulièrement si nous le vivons en famille, réside dans cet équilibre instable entre la nécessité de vivre ensemble et le désir bien compréhensible de se retrouver dans « sa chambre à soi », bulle ou jardin secret. C’est d’autant plus difficile que nous vivons dans une société où, par le biais des réseaux sociaux, nous sommes toujours environnés de messages et de « voix » qui veulent nous rappeler pour notre bien que nous ne sommes pas seuls. Il arrive donc un moment où il apparaît salutaire de couper le cordon. Pour soi. Pour avoir une chambre à soi. Et pour mieux revenir vers les autres. @Pascal Hérault.