A la façon d'un conte moderne, Elsa Triolet narre l'histoire de Martine, petite fille qui vit dans un milieu misérable, soeur de nombreux autres enfants et fille d'une mère semi prostituée. La crasse, les rats, l'alcool, la faim sont au rendez-vous au début du roman. Martine va rencontrer sa « bonne fée » grâce à l'école et à ses bons résultats ; elle va découvrir une meilleure amie, la fille de la coiffeuse du village. Dans l'univers de « M'man Donsert », tout est propre et sent bon, tout est beau. Martine découvre le confort moderne, allant du gaz à l'eau chaude, en passant par les produits de beauté, des meubles neufs ou encore, l'électro-ménager. L'héroïne, aidée par la coiffeuse et son amie, échappe à son milieu. Partie à Paris avec sa famille d'adoption, elle va devenir manucure dans un salon parisien. Son obsession de la propreté et du travail bien fait lui permettront de se construire une vie totalement inverse de celle de son enfance et de sa famille dont elle n'entendra plus jamais parler, jusqu'à la mort de sa mère. Ainsi, Martine se crée un monde à elle qui doit être immaculé, au prix d'achats inconsidérés et à crédit.
A travers ce roman, Elsa Triolet nous raconte l'histoire d'une jeune femme belle mais peu cultivée, sympathique mais incapable de supporter le monde réel et c'est pour celui qu'elle finira par rompre avec le seul homme qu'elle ait jamais aimé depuis son enfance, Daniel, jeune horticulteur qu'elle a fini par épouser mais tout en vivant séparée de lui (celui-ci courant après la gloire de la création d'une nouvelle rose). La jeune femme, en fuite de sa propre histoire, sera mise en garde à plusieurs reprises par un des personnages du récit, souvent à l'aide d'exemples tirés des contes merveilleux. le roman se termine par la ruine absolue de Martine et par la perte de son emploi, son retour dans la maison de sa mère qui vient de mourir. La fin effroyable est à la fois réelle et métaphorique : les rats, à l'instar des créanciers, attaquent et dévorent Martine.
Ce roman qui pourrait, au premier abord, sembler simpliste, évoque la période de fin de guerre, la grande misère d'une majorité de la population qui n'a pas les moyens de se nourrir ou de se loger, vivant parfois dans des cabanes, en lisière des villes ou villages. Certaines femmes ayant perdu leur époux à la guerre, sont contrainte de vendre ce qui leur reste de charmes ou de dignité pour faire bouillir la marmite ou payer des vêtements à leurs enfants. Il s'agit aussi du début de la société de consommation qui ne peut qu'attirer davantage ceux et celles qui ont manqué de tout, les piégeant grâce aux multiples crédits et intérêts à rembourser, dans une sorte de tonneau des Danaïdes.                                  

Article rédigé par Isabelle Desage, enseignante.